La lettre de Blou #5
J’espère que tu es confortablement installé pour découvrir cette cinquième édition de La Lettre de Blou. C’est partit !
Ce mois-ci mes 3 coups de 💙 et la photo du mois ont un point commun : le goût du détail.
Marjane Satrapi : Persepolis, ou ce que le dessin peut dire


Marjane Satrapi s’est Ă©teinte le 4 juin 2026, Ă l’âge de 56 ans. Si vous ne connaissez pas encore son travail, c’est le moment de le dĂ©couvrir.
Persepolis, l’un de ses projets phares, est un roman graphique en quatre tomes, publiĂ© entre 2000 et 2003. Satrapi y raconte son enfance Ă TĂ©hĂ©ran, son adolescence Ă Vienne, ses allers-retours entre deux mondes. Des millions d’exemplaires vendus dans une quinzaine de langues, une reconnaissance internationale immĂ©diate pour une oeuvre pourtant publiĂ©e par une petite maison d’Ă©dition indĂ©pendante, sans marketing ni service de presse. Un succès que personne n’avait prĂ©vu.
Ce qui frappe en premier, c’est le style. Un trait Ă©purĂ©, des silhouettes en aplat, des visages expressifs avec une Ă©conomie de moyens que peu d’artistes atteignent. Et surtout, le noir et blanc. Marjane Satrapi l’a choisi dĂ©libĂ©rĂ©ment : le noir pour l’oppression, le blanc pour la libertĂ©. Ce contraste structure la narration autant que les mots. Il exprime ce que les mots auraient du mal Ă formuler aussi directement.
Elle a dit elle-mĂŞme qu’elle n’Ă©tait pas une virtuose du dessin. Mais elle aimait raconter des histoires. Ă€ mon sens, c’est lĂ que rĂ©side sa force : une image peut dire ce que les mots ne parviennent pas facilement Ă exprimer.
En 2007, elle adapte Persepolis en film d’animation, co-rĂ©alisĂ© avec Vincent Paronnaud, auteur de bande dessinĂ©e et collaborateur rĂ©gulier de l’artiste. Elle conserve les mĂŞmes choix graphiques, la mĂŞme bichromie, le mĂŞme trait. Le film reçoit le Prix du Jury au Festival de Cannes et est nommĂ© aux Oscars. Du papier Ă l’Ă©cran, la forme reste fidèle au fond.Â
LE CONSEIL DESIGN
Lors de la création d’un visuel, remplacez les variations de couleurs par une seule opposition forte (noir et blanc, plein et vide) puis testez si le message reste compréhensible.
Jean Widmer : l’homme derrière les panneaux marron


Les vacances approchent. Si vous prenez l’autoroute française cet Ă©tĂ©, regardez les panneaux marron en bord de route. Ils signalent un château, une cathĂ©drale, un vignoble, une spĂ©cialitĂ© rĂ©gionale. Vous passez devant le travail de Jean Widmer sans le savoir.
Ce graphiste franco-suisse, nĂ© en 1929 et dĂ©cĂ©dĂ© en fĂ©vrier 2026 Ă l’âge de 96 ans, a reçu une commande simple en apparence au dĂ©but des annĂ©es 1970 : signaler les sites remarquables et le patrimoine culturel en bordure des autoroutes françaises, sans recourir Ă la publicitĂ© commerciale qui menaçait d’envahir les bas-cĂ´tĂ©s.
La contrainte Ă©tait prĂ©cise : l’information devait ĂŞtre dĂ©codĂ©e rapidement par un conducteur roulant Ă 130 km/h. Widmer s’inspire des hiĂ©roglyphes Ă©gyptiens, cette Ă©criture pensĂ©e pour ĂŞtre comprise de tous, et dĂ©veloppe un langage pictographique : des silhouettes blanches sur fond marron, Ă©purĂ©es jusqu’Ă l’essentiel.
Chaque sujet est dessinĂ©, puis simplifiĂ© progressivement jusqu’Ă ne garder que ce qui suffit Ă la reconnaissance immĂ©diate. Le fond marron s’impose par Ă©limination : le blanc, le bleu et le vert Ă©taient dĂ©jĂ rĂ©servĂ©s Ă la signalĂ©tique gĂ©nĂ©rale des autoroutes (directions, sorties, aires de service). Cette contrainte devient une signature. Widmer produira plus de 550 pictogrammes pour ce système.
Ces derniers ont depuis cĂ©dĂ© la place Ă d’autres styles, portĂ©s par d’autres graphistes : illustrations plus dĂ©taillĂ©es, parfois en couleur, signĂ©es par une nouvelle gĂ©nĂ©ration d’illustrateurs. Une autre Ă©poque, un autre parti pris graphique. Mais le principe posĂ© par Widmer est toujours d’actualitĂ© : raconter un territoire en une fraction de seconde, mĂŞme Ă 130 km/h.
LE CONSEIL DESIGN
Quand vous concevez un visuel destiné à être vu rapidement (dans la rue, sur écran, au cinéma, en ligne), demandez-vous si vous le comprendriez immédiatement dans ce contexte, sans explication. Si ce n’est pas le cas, votre message risque de se faire flasher : simplifiez-le ou rendez sa lecture plus évidente.
Mathilde Wittock : la designer qui fait rebondir les balles de tennis usagées


Une balle de tennis ne tient que neuf matchs en moyenne. Sur les 330 millions fabriquées chaque année dans le monde, presque toutes finissent à la décharge, où leur décomposition peut prendre plus de 400 ans. Le problème vient surtout du feutre qui les recouvre : un mélange de laine et de nylon collé au noyau de caoutchouc, qui ne peut être recyclé.
C’est ce matĂ©riau dont personne ne veut auquel Mathilde Wittock a dĂ©cidĂ© de s’intĂ©resser. Designer belge de 26 ans, formĂ©e en biodesign et design industriel Ă Central Saint Martins, elle en fait aujourd’hui du mobilier et surtout des panneaux acoustiques. Transformer des matĂ©riaux recyclĂ©s en mobilier n’est pas chose rare, d’autres designers l’ont dĂ©jĂ explorĂ©. Mathilde Wittock y ajoute une fonction d’insonorisation, une dimension encore peu explorĂ©e qui, Ă mon sens, fait toute la force de son travail.
Pour cela, elle dĂ©coupe les balles Ă la main le long de la ligne blanche, avant de les plonger dans des bains de colorants naturels qui leur donnent des teintes surprenantes. Le jaune et la bande blanche, pourtant si reconnaissables, disparaissent complètement, laissant place Ă un camaĂŻeu de verts et de bleus presque mĂ©connaissable. Les lanières obtenues sont ensuite tissĂ©es ou assemblĂ©es pour donner forme Ă des assises, comme cette chaise longue tout droit sortie d’un court de tennis.
Aujourd’hui, le projet a dĂ©passĂ© le stade du prototype : une dizaine de bancs, une chaise longue, neuf versions testĂ©es. Et si une balle de tennis usagĂ©e pouvait devenir un fauteuil, qu’est-ce que les objets qui nous entourent pourraient encore nous rĂ©server ?
LE CONSEIL DESIGN
Pour trouver l’inspiration, regardez autour de vous : un objet du quotidien, une situation ou un simple dĂ©tail peut devenir un point de dĂ©part. Vous construisez ainsi une idĂ©e Ă partir du rĂ©el, plutĂ´t que d’un concept abstrait. Ă€ vous de jouer !
LA PHOTO DU MOIS
 Rouge, jusqu’Ă un certain point
Je l’ai suivie sans rien savoir d’elle, sinon son dos et sa dĂ©marche assurĂ©e, comme aurait pu le faire Sophie Calle, qui a bâti toute une Ĺ“uvre sur la filature d’inconnus croisĂ©s au hasard d’une rue. Ici, pas besoin d’enquĂŞte : la couleur suffit Ă raconter l’histoire.Â
Manteau, valises, sac Ă main, tout est rouge, du mĂŞme rouge, comme une garde-robe pensĂ©e pour ne faire qu’un avec ses bagages. Elle avance dans le couloir de la gare, sous une lumière de nĂ©on un peu froide, celle des longs trajets entre deux quais.
Puis, en bas de l’image, la surprise. Deux baskets vert pomme viennent rompre cette unitĂ© parfaite. Un dĂ©tail, mais qui change tout, Ă la manière de Martin Parr et de son art du grain de sable glissĂ© dans le quotidien le plus banal. On ne saura jamais oĂą elle va. On sait juste qu’elle y va avec style.

Rouge, jusqu’Ă un certain point